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Les églises romanes de notre région se caractérisent d'abord par leur rusticité et leur modestie, pour tout dire une certaine pauvreté apparente. Le visiteur occasionnel ne manquera pas de remarquer qu'il y a parfois des granges plus vastes, et cela certes n'a rien de très étonnant dans un pays où l'on trouve plus de vaches que d'hommes!  

 

Vue intérieure de l'église de Chanet

 

Celui qui cherche ici de beaux exemples de cet "art roman auvergnat" si bien représenté autour de Clermont risque donc à tout moment la déception : rien de tel dans le Cantal. Cette première impression n'est pas fausse, mais elle est incomplète. Par un paradoxe curieux, la fameuse école romane auvergnate camoufle encore trop souvent l'art roman d'Auvergne, et singulièrement du Cantal. Derrière l'apparente uniformité rurale de nos édifices religieux se cachent des particularismes réels et même une certaine richesse ornementale, qu'un regard trop rapide risque toujours d'esquiver. Il faut donc savoir ce qu'on cherche pour espérer trouver quelque chose.  

 

 

 

 

 

La théorie des "écoles"


 

C'est M. de Gerville qui, dans une lettre datée de 1818, invente l'expression "art roman" , en lui donnant d'ailleurs une connotation péjorative : architecture lourde et grossière. disait-il, "opus romanum dénaturé ou successivement dégradé par nos rudes ancêtres" (et Focillon ajoutait que le mot vaut mieux que la doctrine...)

C'était là affirmer la latinité d'un style, en opposition au “ gothique ”. Le mot fit fortune, sans doute parce qu'il autorisait un système de classification déjà plus performant. On n'allait pas s'arrêter en si bon chemin  au milieu du siècle, Arcisse de Caumont distinguait huit “ écoles ” correspondant à huit grandes régions de France parmi lesquelles déjà l'Auvergne, mais pas le Limousin, ni le Velay en tant qu'entités à part. Il revenait à ses successeurs d'affiner progressivement le découpage : commence alors la folie des écoles, sous-écoles, groupes et sous-groupes, familles et sous-familles. On propose une école limousine, provençale ;  on  cherche  parallèlement  les influences qui partout ont pu jouer, on célèbre alors les mariages poitevin-limousin, provençalo-velaisien, etc., puis des huit écoles de Caumont on passe à quinze, vingt, trente...

  Cette démarche en définitive se calquait sur la méthode biologique  de  classification qu'Aristote inventa, avec ses genres, ses espèces et ses sous-espèces, sans oublier ses monstres, c'est-à-dire ses inclassables. Mais elle se heurte à un certain nombre d'obstacles logiques.

Tout d'abord, quels critères retenir? S'il doit y en avoir plusieurs, comment faire le tri? Doit-on au contraire rechercher le critère unique, déterminant? Le critère géographique s'avéra vite insuffisant,  il n'y avait aucune raison pour qu'un "style" régional s'arrêtât aux frontières plus ou moins imaginaires de la région, d'autant que les bâtisseurs de métier devaient à l'évidence multiplier les chantiers, les meilleurs pouvant être réclamés de fort loin. On chercha alors des critères purement architecturaux, quitte à les retrouver dans des régions différentes. Mais là encore que retenir? C'est sur la technique de voûtement et  de  contrebutement  qu’on construisit principalement les échafaudages théoriques. Cela n'allait pas sans poser de nouveaux problèmes du fait même qu'on privilégiait un détail au détriment des autres. Que penser par exemple d'un édifice “ auvergnat ” dans toutes ses parties mais “ bourguignon ” dans ses voûtes, ou "auvergnat" dans ses voûtes, "provençal" dans son clocher et "limousin" dans ses fenêtres à colonnettes ? On était donc amené à multiplier les jeux d'influences de sorte que, décrivant l'édifice dans ce qu'il avait de régional ou de scolaire, on finissait par apporter tant de preuves de particularismes qu'on le décrivait en définitive dans toutes ses parties tel qu'il en devenait irréductible aux généralités.

L'église de Mauriac par exemple était auvergnate par ses modillons à copeaux, son cordon en archivolte au-dessus des baies, ses colonnes-contreforts au chevet, remontant jusque sous la corniche et séparant l'abside en trois panneaux; limousine par ses fenêtres à colonnettes supportant un tore de même grosseur posé sur de petits chapiteaux sans tailloir; limousine encore, matinée de poitevin, par ses arcs doubleaux brisés; languedocienne par la sculpture de son tympan; provençale enfin, pourquoi pas, dans son éclairage direct de la nef au-dessus des bas-côtés, etc. En cherchant le général on ne trouvait que le particulier, et tous ces détails venus d'ailleurs, assemblés, formaient une excellente description complète du monument qu'est Notre-Dame-des-Miracles de Mauriac qui, dans son ensemble, ne peut être comparé à rien d'autre qu'à lui-même.

Même difficulté, redoublée, concernant les influences des influences. Si le Limousin influence bien le Cantal, du moins le Mauriacois, par quoi donc est influencé le Limousin? - Dans ses voûtes, disait-on,  le Poitou. Fort bien, mais qui alors influence le Poitou ? On était dès lors renvoyé à une régression hypothétiquement indéfinie supposant un prototype, père universel de la série. Mais ce père restait inconnaissable.

 A titre de comparaison, cela rappelle d'autres discussions concernant les mathématiques : si l'algèbre nous vient des Arabes, on sait qu'elle est venue aux Arabes par les Grecs, mais aux Grecs eux-mêmes, d'où est-elle venue ? D'un très logique "premier mathématicien", l'inventeur par excellence, qu'on pourra cependant chercher longtemps dans les archives...

C'est pourquoi l'expression de famille “ mauriacoise ” que nous proposons ne doit pas être prise trop au sérieux : elle recouvre nécessairement une réalité multiforme malgré les caractères généraux, toujours trop généraux, que nous avons dégagés. Plus que d'autres peut-être, le style roman est diversifié non pas seulement de région à région, mais d'église à église. Pour nous, il n'est pas sûr qu'il y ait eu ne serait-ce qu'une fois un architecte commun à deux édifices. L'art roman, en général, est un ensemble de techniques coexistantes dans l'esprit du bâtisseur. Ceux qui ont édifié N.­D.-Du-Port, par exemple, connaissaient l'arc doubleau, et connaissaient sûrement le procédé de la brisure (qu'on trouve à Ris, entre Vichy et Thiers, au XIe siècle déjà). Ils connaissaient aussi, c'est évident, la possibilité du chevet plat au lieu du chevet circulaire, etc. Mais on n'utilise pas tout en même temps, et on se répète, et on répète l'édifice d'à côté parce que tel procédé a plu. De proche en proche les églises ont toutes les chances de se ressembler sur quelques points au moins, et toutes les chances d'être dissemblables sur d'autres points. On ne sait pas non plus si, pour les plus petits monuments en tout cas, il faut encore parler d'architectes. Nous imaginons plus volontiers quelque maçon un peu spécialisé, secondé peut-être par les paroissiens eux-mêmes. Tous s'inspiraient certes de principes généraux, et qui sont bien romans, mais pour le reste construisaient un peu à leur guise, selon leurs compétences et un éventuel cahier des charges, oral, d'une précision n'ayant rien à voir avec ceux de nos modernes architectes restaurateurs. Il y a des gaucheries évidentes, dans les voûtes surtout, qui pourraient s'expliquer par là. Cela n'empêchait pas le beau travail des sculpteurs et des tailleurs de pierre, et les appareilleurs montrent partout un savoir-faire de bonne tenue. Les réalisations romanisantes du dix-neuvième dévoilent par contraste la qualité du travail de ces siècles qu'on juge encore trop souvent obscurs.  

 

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